Kiev 2011

Agir masqué, dans l’intérêt public

14 October 2011

Plusieurs journalistes internationaux sont venus présenter, ce vendredi à la Conférence mondiale sur le journalisme d’investigation, leur technique d’enquête “undercover”, livrant des objectifs très différents de recherches menées en cachant leur qualité de journaliste ou en dissimulant des enregistrements.

Les journalistes ne peuvent pas utiliser des moyens déloyaux pour obtenir une information comme s’inventer une identité, dissimuler leur qualité de journaliste, utiliser des micros ou des caméras cachés, pratiquer des filatures ou des infiltrations, etc. Codes et chartes des devoirs professionnels l’interdisent. Des exceptions peuvent cependant être admises d’un point de vue éthique et la jurisprudence, en Belgique, a établi trois conditions pour admettre ces procédés : l’information recherchée doit être d’intérêt public, elle ne peut être obtenue d’aucune autre manière et le journaliste qui ne travaille pas en freelance doit avoir reçu l’autorisation de sa hiérarchie.

Tapie dans l’ordinaire

Pour Florence Aubenas, qui s’est fait embaucher comme femme de ménage pendant six mois pour révéler les conditions de vie des travailleurs au plus bas de l’échelle sociale, il faut s’interroger sur la plus-value qu’apporte une méthode “undercover”.
J’avais déjà rédigé des articles sur le travail, la crise ou le chômage mais lorsque j’arrive à l’agence pour l’emploi, je comprends que la personne qui me reçoit a huit minutes pour traiter mon dossier, que les stages qu’on me propose ne servent à rien excepté à me sortir un temps du chômage et, au final, qu’un service social sert aujourd’hui, en France, à faire des statistiques“, a-t-elle expliqué.

Rare invitée francophone de la conférence, elle a souligné qu’avec cette enquête, publiée sous le titre Quai de Ouistreham aux Editions de l’Olivier, “il ne s’agissait pas de dénoncer nominativement mais de mettre en lumière un mécanisme social et de rendre compte de la crise économique à travers le reportage“.

On a souvent tendance à vouloir trouver ce qu’on nous cache or, ce qui est ‘caché’ est parfois devant nos yeux. Toute une partie de la société est aujourd’hui délaissée par les investigations journalistiques“, a-t-elle regretté. En cours d’écriture, elle s’est imposé plusieurs règles éthiques : utiliser des pseudonymes pour citer les personnes avec lesquelles elle travaillait, ne pas entrer dans leur vie privée et leur dévoiler sa qualité de journaliste en fin d’enquête.

Bannir la mise en scène

Certains utilisent les techniques ‘undercover’ non dans l’intérêt public mais dans un but de divertissement“, a déploré Iain Overton du Bureau of Investigative Journalism, un fonds britannique où des journalistes produisent des investigations pour la presse écrite et la télévision au Royaume-Uni. “Dans le cadre d’une enquête en cours, j’ai réalisé des enregistrements audio undercover. Ils me servent comme documentation. Je ne vais même pas mentionner que l’enquête a été réalisée ‘undercover’ lorsqu’elle va sortir. J’ai d’autres moyens de démontrer ce que j’avance“, a-t-il ajouté. En aparté, il expliquera que ces enregistrements peuvent aussi permettre d’éviter l’arme judiciaire et la menace de procès.

Claus Blok Thomsen, du quotidien danois Politiken, et le journaliste indépendant Stefan Candea, qui a créé le Center for Investigative Journalism en Roumanie ont rappelé que la notion “undercover” ne devait pas être confondue avec des techniques de provocation. “Je ne vais pas mettre sur pied un coup monté pour nuire à la réputation de quelqu’un ou le piéger. Ce qui m’importe, c’est l’intérêt du public et l’intérêt des victimes dans ce que j’ai pu constater“, a souligné Candea. Claus Blok Thomson a cité l’exemple d’une enquête sur la pêche et la vente illégale de poisson au Danemark. “On savait déjà que certains achetaient ce poisson mais on ne s’est pas mis à en vendre pour illustrer notre enquête“. Un journaliste ghanéen qui s’est présenté sous le nom d’Anas Anas et le visage dissimulé, a expliqué que le choix de techniques “undercover” qui vont jusqu’à enfreindre la loi dans son cas (en confectionnant de faux papiers d’identité, notamment) s’imposait toujours car ses sujets touchent aux affaires politiques et de corruption dans son pays.

→ En savoir plus

Benoît Grevisse, Déontologie du journalisme. Enjeux éthiques et identités professionnelles, De Boeck, 2010.
Cet ouvrage aborde, entre autres, la question des méthodes déloyales de recherche de la vérité, ainsi que du journalisme d’infiltration, d’immersion ou de provocation.

(Crédit photo : iStockphoto.com)

C. W.

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