Kiev 2011

Deux ou trois balises du journalisme d’investigation

13 October 2011

Alors que s’ouvre, à Kiev, la Conférence mondiale sur le journalisme d’investigation, comment dessiner les contours de cette expression, “journalisme d’investigation”, qui semble parfois résonner comme un pléonasme? L’essence même du journalisme n’est-elle pas d’investiguer ? Qu’est-ce qui différencierait un journaliste “conventionnel” d’un journaliste d’investigation? Un mémoire, défendu mi-septembre 2011 à l’Université de Liège (ULg), apporte un éclairage sur la question en s’appuyant sur les témoignages de journalistes en Belgique francophone.

Le journalisme n’est-t-il pas d’emblée enquête (recherche approfondie, vérification et confrontation) ? L’information n’implique-t-elle pas, de facto, des techniques d’interview et de recherche particulières ? Peut-on tenter de définir ce journalisme dit “d’investigation” ?
L’absence de littérature “théorique” sur le sujet en Belgique francophone et la difficulté à résumer une pratique souvent intuitive, apprise sur le tas, ainsi que de multiples façons de voir et de faire l’enquête, rendent toute réponse et tentative de définition “type” complexes.

La Belgique a connu ses “affaires”, une série de dossiers décortiqués, fouillés, mis au jour par des journalistes dans les domaines judiciaire, économique, politique, de la santé, des assurances, de la fraude, du crime organisé ou du trafic d’être humains.

Entre novembre 2010 et avril 2011, Valentine Defraigne a réalisé une trentaine d’entretiens qualitatifs, en face à face, avec des journalistes et des rédacteurs en chef de la presse écrite belge francophone. Ce travail de fin d’études, dirigé à l’Ulg par Marc Vanesse (ancien journaliste au Soir), s’intéresse – en autres – à la place de l’investigation au sein des rédactions, et dessine à plusieurs voix quelques balises. La jeune femme a été mise sur la piste de ces journalistes par des pairs qui reconnaissaient leurs qualités d’enquêteurs, parce que ces journalistes avaient été récompensés pour des enquêtes ou pour leurs connaissances de certains sujets. Sa démarche met notamment en lumière :

Le temps

Beaucoup de ces journalistes interrogés insistent sur le besoin de temps dans une enquête. Du temps pour se poser des questions, du temps pour approcher et pour interroger les sources, du temps pour confronter, vérifier, croiser, mettre en doute. La compilation de documents et d’informations permet également à ces journalistes de préparer leur sujet, d’élaborer des liens entre des faits et des personnes mais aussi de confirmer ou d’infirmer des déclarations. Ces étapes sont intimement liées au facteur “temps”.

Le rejet de la thèse officielle et le doute

Il s’agit là, très souvent, de points de départ d’une enquête. L’investigation se caractériserait par la recherche longue et approfondie mais, au-delà du recoupement et de la vérification, le journaliste se lancerait aussi vers de nouvelles pistes qui mettraient en doute une information présentée comme une vérité. La difficulté d’accéder à l’information apparaît aussi comme un élément distinctif de l’investigation dans ces témoignages. L’information serait dissimulée et il s’agira de la mettre au jour par cet autre biais.

→ Une question de “degré”

En analysant les définitions proposées par ces journalistes, le travail met aussi en évidence une pratique dont la complexité a été apprise sur le tas, auprès de confrères et qui est souvent perçue comme un investissement en “degré” vis-à-vis de l’info. “De nombreuses expressions telles que ‘aller plus loin que l’apparence’, ‘creuser plus loin’, ‘aller voir derrière’ sont autant de réponses brandies par les journalistes à la question de la définition de l’enquête“, explique Valentine Defraigne.

Un manuel en ligne

Le journaliste Mark Lee Hunter (The New York Times Magazine, The Washington Post, Le Monde diplomatique) et professeur à l’université Paris II/Panthéon-Assas, a rédigé avec l’aide de l’UNESCO un manuel du journaliste d’investigation, disponible en ligne.

C.W.

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