Témoignages

Enquête sur les armes wallonnes en Libye

29 May 2012

2011, après la Tunisie et l’Egypte, la Libye est à son tour touchée par le “printemps arabe”, un mouvement de protestation qui vise à renverser le régime du dirigeant autoritaire Mouammar Kadhafi. La rébellion libyenne, soutenue par une coalition militaire dirigée par la France, se cristallise dans la ville de Benghazi et dégénère ensuite en une véritable guerre civile. Les journalistes prennent d’importants risques pour couvrir les victoires et défaites des camps anti- et pro- Kadhafi et généralement l’attention médiatique se concentre sur l’usage massif d’armes lourdes, de chars et d’aéronefs de combat.

Damien SpleetersUn journaliste freelance belge, Damien Spleeters (Apache.be) décide plutôt de suivre le parcours des armes légères, moins impressionnantes à première vue mais beaucoup plus répandues et plus mortelles dans le contexte d’un conflit armé. Sa curiosité journalistique est aiguisée, en février 2011, à la lecture des dépêches d’agence relatives à un scandale politique au niveau local belge. L’affaire concerne des licences d’exportations accordées par le gouvernement wallon à la société FN Herstal (un des plus principaux producteurs d’armes légères au monde) au profit de la 32e brigade d’élite “Khamis” du colonel Kadhafi suite à la levée de l’embargo militaire de 2004. La presse évoque un véritable scandale politique car la première enquête journalistique démontre que les armes, vendues pour protéger un convoi humanitaire, ont servi à réprimer les premières manifestations pacifiques. Au cours de son enquête, il déterminera également qu’un colis d’armement wallon au profit de la brigade libyenne avait été préparé trois semaines avant la signature de la licence d’exportation. Le Conseil d’Etat belge détermina, en outre, que le gouvernement régional de l’époque ne pouvait conclure un tel engagement en période d’affaires courantes sachant que la signature du ministre datait du lendemain des dernières élections régionales.

Une aide du Fonds pour le journalisme

Compte tenu des aspects militaires, économiques, sociaux, politiques, humanitaires et médiatiques d’une telle affaire wallonne en pleine guerre civile en Libye, Damien Spleeters décide de faire appel au Fonds pour le journalisme pour mener une enquête approfondie “sur les traces des armes belges en Libye“, une recherche sur le terrain qui sera notamment publiée dans l’hebdomadaire francophone Le Vif/L’Express et le site d’informations en ligne Apache.

“J’ai d’abord dû mettre au point une méthode d’enquête qui consistait à rassembler des données chiffrées sur les types d’armes belges exportées vers le pays de destination, les quantités exactes, les dates d’accords et d’exportation, le contexte du commerce international et enfin des informations sur les montants en jeu”, précise Damien Spleeters lors d’une présentation début mai 2012 dans le cadre du European Data Harvest Conference 2012 à Bruxelles.

“L’armement est un secteur généralement difficile à investiguer car les entreprises concernées refusent de parler aux journalistes pour différentes raisons et les responsables politiques ne sont pas non plus très avides de publicité sur l’exportation d’armes car ils préfèrent parler de missions humanitaires, de sécurisation des convois alimentaires ou encore de formations. On peut heureusement obtenir quelques données chiffrées précises en se basant sur l’obligation de publications des budgets et des licences d’exportations approuvés par le gouvernement wallon. Mais même lorsqu’il s’agit de rapports officiels, il convient parfois de recouper l’information. Dans ce cas, par exemple, le rapport wallon évoquait 10 licences pour une année déterminée, alors qu’on évoquait 5 licences, car le Conseil d’Etat avait annulé ces licences avant que le Gouvernement wallon ne les autorise une nouvelles fois. Le rapport ne précisait pas le montant des licences accordées, j’ai dû récupérer ces données avec un arrêt du Conseil d’Etat annulant les 5 licences d’exportation.

Concernant le timing des envois, avec l’aide des organisations non gouvernementales (comme Human Rights Watch) présentes sur le terrain j’ai pu obtenir une copie de certains documents retrouvés avec les boîtes d’armes à destination de la Libye. On pouvait y lire des informations très utiles comme les dates de mises en boîte et les types d’armes vendues. Pour remettre ce commerce d’armement dans le contexte des échanges internationaux, j’ai été chercher des rapports européens sur le commerce d’armes conventionnelles et notamment ceux du COARM (Council Working Group on Conventional Arms Exports) et là aussi je devais recouper l’information avec d’autres sources d’information car il y avait manifestement certaines lacunes dans les informations officielles recueillies. Enfin, il est parfois possible d’observer sur le terrain du conflit un changement important qui annonce le passage d’un contexte de guerre à un contexte de paix ou de stabilité, c’est l’évolution du prix de certains armes comme la “FN FAL”, soit l’équivalent belge du kalachnikov : extrêmement cher en période de conflit à cause de la forte demande, le prix d’un fusil automatique léger plonge juste après la période chaude car les gens cherchent à s’en débarrasser au profit d’une arme de poing”, ajoute Damien Spleeters.

Appel à des fixeurs sur place

Utilisant des réseaux sociaux comme Twitter, Facebook ou YouTube pour trouver des témoins, des images ou localiser des armes ou des munitions spécifiques, Damien Spleeters a également fait appel à des fixeurs, des traducteurs et des experts pour rassembler et recouper ses informations. Il a également varié la publication de ses recherches en écrivant sur son blog The Trigger, pour des quotidiens et des hebdomadaires belges ainsi que des sites de médias internationaux comme At War du New York Times.

M.K.

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