Kiev 2011

Enquêter sur les milieux d’extrême droite

15 October 2011

L’attaque meurtrière de cet été en Norvège a relancé l’intérêt des rédactions pour l’investigation journalistique dans les milieux d’extrême droite en Europe. En utilisant les réseaux sociaux (Facebook, Twitter, YouTube…) ou en suivant les activités de groupes ultranationalistes (avec ou sans méthodes “undercover”), des journalistes arrivent à produire des enquêtes exclusives sur des milieux où ils n’ont pas vraiment bonne presse.

Le 22 juillet 2011, quelques minutes avant de quitter son bureau pour commettre l’un des pires actes meurtriers que la Norvège ait connu, le militant d’extrême droite Anders Behring Breivik envoie, par courriel, un manifeste qu’il a baptisé “2083 – Une déclaration d’indépendance européenne” à quelque 500 personnalités actives dans les milieux d’extrême droite en Europe (dont certains membres du parti flamand d’extrême droite Vlaams Belang). En s’appuyant sur la liste de ces 500 adresses électroniques, le journaliste danois John Bones du quotidien Verdens Gang (VG)a cherché sur Facebook le profil de chaque personnalité, ainsi que les “amis Facebook”, de ces utilisateurs pour construire un réseau d’environ 200.000 personnes liées directement ou indirectement au suspect norvégien. De cette enquête, il ressort qu’une organisation britannique d’extrême droite (English Defence League) apparaît comme le centre nerveux de la nébuleuse ultranationaliste et islamophobe européenne. A Kiev, Bones a insisté auprès des journalistes sur la puissance des nouveaux médias, qui facilitent la recherche sur ces groupes difficilement accessibles.Pour la journaliste freelance suédoise Lisa Bjurwald, qui avance régulièrement “undercover” dans les milieux extrémistes, “le journaliste doit d’abord se plonger dans la littérature de ces groupes et apprendre le vocabulaire propre à ces milieux. Au sein des mouvements d’extrême droite, il existe souvent plusieurs groupements ayant des objectifs parfois contradictoires. Il faut bien analyser les objectifs de chaque mouvement et suivre leurs activités sur le terrain. La force, mais à la fois la faiblesse, des mouvements extrémistes, est souvent leur propagande. Ils ont besoin d’attirer l’attention médiatique pour favoriser le recrutement de nouveaux membres mais leur exposition les rend aussi plus vulnérables“. Interpellée sur les risques encourus durant ses enquêtes, Lisa Bjurwald a expliqué “vivre de manière très anonyme” et s’être formée aux arts martiaux pour faire face à certains risques professionnels.

En Allemagne, le travail d’investigation sur le parti néo-nazi NPD est devenu de plus en plus compliqué pour plusieurs raisons“, a expliqué, de son côté, la journaliste freelance allemande Andrea Ropke. “Aujourd’hui, les journalistes doivent enquêter sur un mouvement de Nazis modernes avec des membres radicaux mais aussi très professionnels et très confiants. Le mouvement organise des événements qui ne sont pas accessibles aux non membres et les journalistes peuvent être des cibles parce qu’ils sont perçus comme des agents du système à combattre“, a-t-elle ajouté. En travaillant “undercover” mais à l’aide d’une identité protégée (ses informations ne sont pas disponibles publiquement), Andrea Ropke a publié des enquêtes et des photographies sur ce qu’elle a appelé “les jardins d’enfants néo-nazis” ou “l’agence d’emplois pour sympathisants néo-nazis“.

Ayant longuement travaillé sur le Front National en France, Mark Lee Hunter (journaliste et professeur adjoint à l’INSEAD à Paris) a cependant conseillé aux journalistes de ne pas cacher leur identité dans ce type d’enquête. “La première chose à faire est de prendre les gens au sérieux. Ces gens se créent une littérature et ils y croient, même si certains ne sont que des démagogues. L’important pour le journaliste est d’apprendre cette littérature et d’entamer un dialogue avec ces militants qui ont des idées bien fixes. Souvent, pour un militant d’extrême droite, le doute n’est pas une vertu. Ce n’est pas toujours bon d’enquêter avec des méthodes ‘undercover’ parce qu’il règne un niveau élevé de paranoïa dans ces milieux. Toute personne y est rapidement considérée comme un espion. Le journaliste qui utilise ces techniques risque rapidement d’être considéré comme un agent. Mais, souvent, les journalistes ont peur de ces milieux, c’est la raison pour laquelle ils taisent leur identité“, a-t-il ajouté. Il a ensuite expliqué que la violence dans les milieux d’extrême droite se manifeste plus fréquemment sur le plan verbal. “Le passage à l’acte reste l’exception et la plupart des militants cherchent surtout à ne pas être caricaturés ou trahis, il faut donc absolument éviter un acte qui pourrait apparaître comme une trahison. C’est utile d’expliquer la démarche journalistique dans son travail“, a-t-il conclu.

M. K.

→ En savoir plus

Mark Lee Hunter, Le journalisme d’investigation, PUF, Collection “Que sais-je?” (1998)

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