Actualités

Ils paient pour que vous enquêtiez

Imprimer cette page

20 May 2010

Soutiens des lecteurs, dons de fondations privées, bourses des pouvoirs publics… Venu des Etats-Unis, le financement alternatif des enquêtes journalistiques gagne tous les continents.
Soutiens des lecteurs, dons de fondations privées, bourses des pouvoirs publics… Venu des Etats-Unis, le financement alternatif des enquêtes journalistiques gagne tous les continents.

Nous devrions parler de contenu or nous parlons de financement car le financement est indispensable pour faire ce que nous faisons“. Margo Smit, directrice de l’Association néerlandaise des journalistes d’investigation, tenait ce propos avant chaque débat qu’elle animait à Genève, lors de la Conférence mondiale des journalistes d’investigation, qui s’est déroulée du 22 au 25 avril. Sa boutade résumait assez bien le sentiment de nombreux professionnels présents : si l’investigation journalistique relève de l’intérêt public, les médias d’information qui investissent du temps ou des moyens humains et matériels dans des enquêtes de longue haleine se font de plus en plus rares.

Nous vivons une situation tout à fait paradoxale“, constate le journaliste sud-africain Justin Arenstein, fondateur de l’agence de presse African Eye News Service. “Aujourd’hui, les équipes et les moyens destinés à l’investigation sont en chute libre dans les salles de rédactions, tandis que les groupes de donateurs privés et les initiatives publiques ou citoyennes de soutien n’ont jamais été aussi vives et aussi nombreuses“.

La voie du “non profit” américain

Aux Etats-Unis, différents modèles financent aujourd’hui le journalisme d’investigation: des bailleurs de fonds privés, des collectes en ligne, des fondations à but non lucratif et des groupements de journalistes. Les trois piliers de ce mouvement, devenu international, sont The Fund for Investigative Journalism, lancé en 1969 par le philanthrope Philip M. Stern, le réseau des Investigative Reporters and Editors, créé en 1975 dans le Missouri, et The Center for Investigative Reporting né deux ans plus tard à Berkeley. “En quelques années, des initiatives similaires ont vu le jour dans des pays scandinaves, aux Philippines, au Mexique, en Europe, etc. Les choses se sont ensuite accélérées après la 1ère Conférence mondiale sur le journalisme d’investigation organisée à Copenhague en 2001“, explique Dave Kaplan du Center for Public Integrity à Washington.

Six ans plus tard, une étude du Center for International Media Assistance recensait une quarantaine de groupes et d’organisations à but non lucratif créés dans 27 pays afin de soutenir et de financer des enquêtes journalistiques. “Aujourd’hui encore, ce modèle se répand aux Etats-Unis à l’échelle régionale. Des centres financent, par exemple, des journalistes d’investigation en Californie ou dans d’autres états. Ils travaillent sur des histoires plus locales mais qui relèvent tout autant de l’intérêt public“, poursuit Dave Kaplan.

Ces modèles non marchands aidés par des philanthropes individuels ou privés sont-ils viables ? Brant Houston, qui dirige The Investigative News Network, une coalition d’une vingtaine de centres de ce type aux Etats-Unis, en est convaincu vu la longévité de certains et la qualité des enquêtes qu’ils ont déjà financées. “L’enjeu reste celui des dons qui doivent arriver chaque année et il faut aussi penser à d’autres types de ressources, comme la vente de livres“, concède-t-il. L’avenir du journaliste d’investigation, selon lui, sera bel et bien en ligne. Et probablement à l’image de la salle de rédaction du site internet ProPublica.org, dont l’une des collaboratrices vient d’être récompensée par un prix Pulitzer dans la catégorie investigation… une première pour un portail d’information à but non lucratif, fondé grâce à la générosité d’un coupe de Californiens (qui lui a alloué 10 millions de dollars par an !) et au mécénat individuel de ses lecteurs, encouragés par la déductibilité fiscale des dons en vigueur aux Etats-Unis.

Chez nous et ailleurs

En Belgique, les appels aux dons ou les portails de journalistes soutenus par des lecteurs – comme le site Parlemento.com du journaliste Mehmet Koksal – sont encore rares mais trois fonds soutiennent déjà des enquêtes approfondies : le Fonds Pascal Decroos (créé il y a dix ans en Flandre), le Fonds européen pour le journalisme d’investigation (lancé il y a un peu plus d’un an sous la houlette du fonds flamand) et le Fonds pour le journalisme en Communauté française (né en septembre 2009 à l’initiative de l’AJP). Les deux expériences “communautaires” fonctionnent avec une subvention gouvernementale de 250.000 euros, tandis que le fonds européen bénéficie notamment de soutiens d’organisations comme l’Open Society Institute.

La question du financement se pose aussi, mais dans des contextes économiques et politiques très différents, pour les responsables du Forum for African Investigative Reporters, qui finance des enquêtes panafricaines grâce à des donateurs internationaux. “Les médias en Afrique sont très souvent financés par les partis politiques au pouvoir ou par l’opposition. Le public ne les voit donc pas comme desservant son intérêt. Nous partons du principe que le lecteur soutiendra un journalisme qui rencontre ses préoccupations“, explique Evelyn Groenink, responsable de l’antenne sud-africaine. “Nous fonctionnons principalement avec l’aide de donateurs, comme l’Open Society Institute, et nous essayons de mettre en avant des enquêtes qui ont des répercussions dans plusieurs pays“, ajoute-t-elle.

L’un des effets positifs de la crise économique est que les grands médias traditionnels comme le New York Times, par exemple, sont beaucoup plus ouverts aux partenariats et aux collaborations extérieures innovantes“, explique Justin Arenstein. “Les journalistes d’investigation en Afrique ou ailleurs devront apprendre à jongler avec plusieurs sources de financements et de revenus.

Autre exemple, en Inde, Shantanu Guha Ray, qui travaille pour le magazine indépendant Tehelka, détaille sans rougir les sources hybrides de financement de son média, spécialisé dans les enquêtes sur la corruption: “Un peu d’abonnements, de la publicité, plusieurs petits investisseurs (comme un propriétaire de vignes en France) et des dons de lecteurs qui nous soutiennent depuis l’étranger“.

Il y a quelques mois, la journaliste indépendante Lindsey Hoshaw créait un “buzz” sur internet après la publication par le New York Times de son reportage sur une mer de déchets dans le Pacifique. Cet article, acheté par le quotidien, avait été en partie financé par des internautes via Spot.Us, un site qui permet à des citoyens de miser sur un projet d’enquête. Clark Hoyt, le médiateur du journal, avait été soumis à un flot de questions et de réactions de la part des lecteurs. Dans un article intitulé “One Newspaper, Many Checkbooks” (Un quotidien, plusieurs chéquiers), il annonçait déjà la fin d’un vieux modèle: celui où les éditeurs décident de l’info, envoient les reporters couvrir le sujet et paient leurs dépenses. Le partenariat avec Spot.Us représente “un nouveau pas dans un monde encore inimaginable il y a quelques années“, écrivait-il.

>>> VERS D’AUTRES LIENS
Pour connaître les fonds, les bourses, les associations et les réseaux professionnels qui soutiennent le journalisme d’investigation et le reportage approfondi.

Tags : , , , , ,