Témoignages

« Jamais plus sans le crowdfunding »

27 May 2013

HerveVerloesCe qui apparaissait il y a peu comme un vague mode de financement alternatif par l’internaute devient déjà incontournable pour certains journalistes. Récit d’une expérience positive, celle d’Hervé Verloes.
Le principe du crowdfunding est simple : le journaliste poste son projet sur une vitrine virtuelle (une plateforme web), affiche le montant recherché pour réaliser son projet, demande aux internautes de le financer à la mesure de leurs possibilités et propose en contrepartie des cadeaux. Hervé Verloes est journaliste et responsable d’une agence multimédia (Pokitin prod) en Belgique. Pour son webdocumentaire « Génération Tahrir », outre le soutien du Fonds pour le journalisme, il a fait appel au crowdfunding, aussi appelé financement participatif, via le site français Kisskissbankbank. Un succès.

Il y a un réel service offert par la plateforme web, nous explique-t-il. « L’accès y est ultra-facile. Le projet est posté via internet. Après, on reçoit un appel d’une personne qui nous conseille sur la manière de présenter le projet, sur le montant que l’on peut demander, sur les contreparties à offrir… Elle donne aussi un avis sur le fond mais n’intervient pas davantage. »

Une fois le projet accepté, il est mis en ligne. L’appel aux soutiens financiers est limité dans la durée à un maximum de 90 jours. Si le montant n’est pas atteint, les sommes promises ne seront pas débitées. Par contre, s’il est atteint la plateforme de crowdfunding empoche son pourcentage (de quelque 10% ) et verse le reste à l’auteur du projet.

Un impératif : faire vivre le projet
« Pendant la levée de fonds nous devons être très actifs, commente Hervé Verloes. Sur les réseaux sociaux (Facebook, Twitter, LinkedIn…) mais aussi en alimentant régulièrement un blog pour faire vivre le projet et lui donner de la consistance, lors d’événements organisés dans la vrai vie aussi pour aller à la rencontre de notre public. » Ce travail va de pair avec le dynamisme indispensable de la plateforme.

Kisskissbankbank est particulièrement active, ajoute-t-il, notamment via sa page d’accueil, ses activités et sa newsletter sur Facebook. La plateforme tente de se positionner comme « the place to be » en matière d’innovation et de création. Ce qui génère un flux important de visites. L’internaute vient y chercher un reflet de ce qui bouge dans la société, des institutions viennent y puiser des sujets, des idées, des clients à qui proposer un savoir faire pour la suite… Des mentors soutiennent d’ailleurs le site et ambitionnent d’en récolter les fruits, comme l’agence de production Capa.

La levée de fonds se fait surtout par petites tranches : des mises de 25 à 50 € de la part de proches (famille, amis…), des montants moins importants de la part de gens qui ont un intérêt pour le sujet traité, des sommes plus élevées d’institutions qui sont intéressées par le produit fini (un cinéma qui met 300 €) et enfin des personnes qui gravitent autour de ce mode de production alternatif et qui apprécient cette prise d’autonomie par rapport aux médias traditionnels.

« On devient entrepreneur »
Par définition, une telle plateforme web est internationale. Les soutiens ne connaissent pas les frontières. Une plateforme belge de crowdfunding existe cependant : AkaStarter. Pourquoi ne pas l’avoir choisie ? Hervé Verloes ne dénigre pas AkaStarter. Il a choisi la France pour son professionnalisme. « Une plateforme belge a sa place, nous confie-t-il, mais elle doit être rigoureuse et dynamique. Et travailler avec les écoles belges de journalisme, l’AJP pour se donner de la crédibilité… Pourquoi les étudiants de l’Ihecs postent-ils leurs projets en France ? Ce n’est pas logique. Les projets belges devraient peut-être être plus dynamiques et investir davantage dans leurs initiatives. »

Un seul projet figure actuellement dans la rubrique « journalisme » d’AkaStarter. Projet qui, par ailleurs, n’est pas très journalistique, au sens éthique et rigoureux du terme. « L’avantage du crowdfunding réside dans le fait que c’est le public qui décide qui il soutient. S’il estime le projet mauvais, il ne le soutiendra pas. Et chaque journaliste ‘travaille’ sa communauté avec qui il est en phase. La plateforme est juste un outil qui donne de la visibilité, pas un média. »

Actuellement, le journaliste doit se montrer de plus en plus polyvalent et solliciter toutes les aides. « Le journaliste devient un entrepreneur. Et le crowdfunding est incontournable. Je n’envisage plus un seul projet sans y mettre du crowdfunding, » conclut Hervé Verloes.

Jean-Pierre Borloo

Se passer des médias traditionnels,
pas de l’appui des professionnels

WebDocHerveVerloesAu-delà de l’expérience personnelle d’Hervé Verloes, c’est toute une manière de penser l’information qui se met en place, notamment via le crowdfunding et le crowdsourcing (gestion participative). Une lame de fond est en train de bousculer les gros médias traditionnels. Des alternatives prônent une information plus libre, tant dans ses modes de production que dans son contenu. « Par le crowdfunding, l’internaute soutient directement un projet qui le touche, résume Hervé Verloes. Il aime financer un projet directement, parce que ce qui passe à la télévision n’est pas ce qu’il a envie de voir. » Une appropriation du contenu en quelque sorte, directement par le consommateur d’information.

« Très concrètement, le crowdfunding nous a permis de lever rapidement 15.000 € pour notre projet. Un média traditionnel nous aurait donné 3.000 €, au mieux, pour le réaliser. Nous n’avons plus besoin de lui. En gardant, de plus, la maîtrise du sujet, même si un appui ou une aide des professionnels du métier est quelque chose de génial. C’est peut-être d’ailleurs le dernier apport des médias traditionnel : les connaissances des professionnels, des journalistes. Une vraie plus-value. En tant que jeune indépendant, j’aimerais bien travailler avec une grande voix de la radio ou un journaliste connu et reconnu. »

Plus globalement, la réflexion prend de la hauteur. « Cela part des téléchargements illégaux, analyse Hervé Verloes. On s’interroge sur le rôle des labels : pourquoi payer une œuvre aussi cher alors que l’artiste ne touche pratiquement rien ? Une réflexion éthique s’y ajoute autour de la production de supports en Chine, parfois par des enfants. Les gens le savent, ils ne sont pas naïfs. Dans ma génération, on ne regarde plus la télé. Tout se fait via le net. Plus besoin d’intermédiaires. Les gens sont aussi déçus de ce qu’on leur propose via les circuits traditionnels. Ils ne s’y retrouvent plus dans les contenus proposés. Si tu ne trouves par satisfaction dans les médias traditionnels, tu vas chercher l’information ailleurs, sur le net. Cela relève d’une politique générale », ponctue Hervé Verloes.

Paradoxalement, ce rejet des médias traditionnels s’accompagne d’un appel à un partage de leur savoir. « Oui, il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain. C’est la machinerie qui est autour du savoir-faire des professionnels qui cause problème. Une machinerie qui brasse des sommes importantes et qui travaille avec un personnel sous-payé… Le rejet s’exprime par rapport à ces lourdeurs. Mais on rêve de l’appui d’une rédaction qui réfléchirait, qui donnerait les moyens de construire ensemble un sujet, qui créerait une vraie dynamique et qui lancerait de nouvelles idées. Mais comme cette dimension n’existe pas, on s’en détourne. Moi je me suis dit qu’il valait mieux faire ses contenus soi-même. Et les financements suivent. Le crowdfunding c’est un peu comme leur dire : on n’a plus besoin de vous ; il serait temps de penser à autre chose… »

J-P B.

Rêver, un peu, les pieds sur terre

My Major Company (MMC), précurseur du crowdfunding en France, s’attire les foudres de producteurs. Réunis autour d’un groupe d’un millier de sympathisants sur Facebook ceux-ci dénoncent des dérives de la plateforme française : non respect des co-productions, traitements de faveur, services non assurés…
Michaël Goldman, cofondateur de My Major Company, reconnaît certaines erreurs commises dans une interview livrée à Technikart. « Les producteurs en colère le sont parce qu’ils ont cru en un rêve qui n’a jamais eu lieu. Ce rêve, c’est celui d’un label ultra-participatif où c’est le peuple qui décide pour les artistes, chose à laquelle les artistes n’ont jamais adhéré, il faut bien le dire. Et si un artiste se plante, c’est tout MMC qui doit se planter avec lui et continuer à investir tant que les internautes y croient, malgré l’évidence. »

Sans entrer dans la polémique on se rend compte qu’il y a parfois méprise sur le rôle de l’outil permettant le financement participatif. « Le crowdfunding n’est qu’un outil, ponctue d’ailleurs Michaël Goldman, et c’est la façon dont on l’utilisera qui fixera toute sa portée. Mais il peut potentiellement devenir un complément formidable à l’économie traditionnelle. »

Toujours dans Technikart, l’essayiste français Philippe Corcuff va plus loin dans la contextualisation: « La pente dominante du crowdfunding tel que pratiqué par My Major Company, c’est de participer à un élargissement de la marchandisation des activités humaines et du monde en augmentant les réseaux de collecte de capitaux via Internet, donc en s’adaptant aux nouveaux outils et en conquérant de nouveaux publics. Mais, au bout du compte, on participe à l’extension de formes susceptibles de produire du profit. »

Clairement, nous ne sommes pas dans un monde parallèle, où ne vaudrait que la création, la beauté de l’art, l’élévation de l’auteur d’une œuvre grâce aux internautes. Des schémas de production, même novateurs et originaux, font partie d’un système qu’il convient de décortiquer, sans naïveté.

J-P B.

En quelques chiffres

24h01bUne étude réalisée en janvier 2013 par l’Ecole de journalisme Science Po à Paris permet de chiffrer, quelque peu, le crowdfunding en matière de journalisme, en France. Les données proviennent de la plateforme Kisskissbankbank qui accueille notamment un projet journalistique belge : le premier « Mook » qui s’appellera « 24h01 ».

Depuis 2010, 42 projets journalistiques ont réussi leur récolte de fonds via cette plateforme : 5% de l’ensemble des productions. En tout, ces projets ont récolté 164.912 €. Souvent, ils demandent un soutien de 1.000 à 2.000 € (9 projets) ou 2.000 à 3.000 € (9). Viennent ensuite les demandes de 3.000 à 4.000 € (7), et de 0 à 1.000 € (4) ou de 5.000 à 6.000 € (4). En moyenne, les projets bénéficient du soutien de 83 donateurs.

A quoi sert cet argent versé par les internautes ? Dans 37,7 % des cas à des webdocumentaires. Ensuite à des projets photographiques (16,4%), à des revues (14,8%), à des sites internet (11,5%), à des livres (6,6%)… Et les thématiques qui émergent touchent à la culture, l’environnement, les traditions, la découverte, les conflits internationaux, la crise…
J-P B.