Kiev 2011

“L’investigation journalistique, c’est comme la cuisine améliorée”

14 October 2011

La journaliste costaricienne Giannina Segnini (La Nación) était l’une des oratrices les plus remarquées, à Kiev, pendant la Conférence internationale sur le journalisme d’investigation. Pour cette passionnée de l’investigation et de la programmation informatique, “l’investigation journalistique, c’est comme faire la cuisine. Pour préparer des bons plats, on a besoin d’ingrédients (un poulet, des légumes, des épices…), d’outils (des couverts, des plats, un four…) ainsi que du talent et de la créativité. L’investigation a ses ingrédients (des données, des rapports, des témoignages…), ses outils (des programmes informatiques) et elle nécessite aussi du talent et de la créativité“.

Au sein de la rédaction du quotidien La Nación, au Costa Rica, une petite équipe (trois journalistes et deux ingénieurs en informatique) a réussi à mettre sur pied une gigantesque banque de données à usage interne rassemblant un grand nombre de listings disponibles publiquement (ex : liste des candidats aux élections, listes des personnes condamnées par la justice au Costa Rica, liste des sociétés décrochant des contrats publics, liste des personnes en défaut de paiement de contributions).

Lors des dernières élections municipales, on a ainsi découvert que sur les 1.500 candidats au mayorat à travers le pays, il y avait 5 personnes ayant déjà été condamnées pour des faits criminels graves, comme un kidnapping, une grande fraude ou un vol. D’autres candidats figuraient sur la liste des personnes interdites d’exercer des fonctions dans l’administration publique ou celle de ceux qui n’avaient pas payés leurs impôts“, précise-t-elle.

Quatre niveaux pour une cuisine “sans déchets”

Giannina Segnini a identifié quatre niveaux dans le travail journalistique pour exploiter plusieurs fois les informations en laissant de côté un minimum de déchets. Elle a plaidé pour le “zero-waste journalism”, un journalisme sans déchets. “Vous pouvez toujours continuer à cuisiner de manière traditionnelle en rapportant les faits et en écrivant vos analyses, c’est le niveau 1. Mais il est aussi possible d’envisager un deuxième niveau comme en cuisine. Après avoir cuit votre poulet, si vous constatez des restes, vous pouvez par exemple rapidement en faire une salade ou une soupe pour le lendemain. En journalisme aussi, cela fonctionne de la même manière. Après avoir vérifié le passé des candidats politiques, vous pouvez utiliser votre banque de données pour voir s’il n’y a pas des sociétés qui décrochent des contrats publics alors qu’elles refusent par ailleurs de payer leurs impôts ou vous demander si des enseignants toujours en exercice ont déjà été condamnés pour des faits de pédophilie. Le troisième niveau consiste à mettre en corrélation l’ensemble de vos données disponibles au sein de la rédaction. Enfin, le niveau quatre – c’est comme la cuisine améliorée – consiste à partager ces informations entre journalistes à travers le monde lors des enquêtes transnationales“, a-t-elle expliqué.

Récolter, construire, filtrer, analyser, rapporter et visualiser, les étapes pour aboutir à l’exploitation de ce long travail journalistique requiert nécessairement du temps, du personnel et des moyens pour les rédactions. Mais l’effort consenti peut vraiment donner un coup d’accélérateur au travail des reporters d’investigation au sein des rédactions, a-t-elle souligné. La journaliste du Costa Rica a encore estimé qu’investir dans la formation des journalistes peut vraiment devenir un élément très rentable pour les publications. “Des sociétés d’édition spécialisé dans l’information économique et le renseignement comme Thomson Reuters ou The Economist Intelligence Unit engrangent d’importantes croissances avec de confortables marges bénéficiaires, y compris en période de crise pour le secteur“, a-t-elle souligné.

Plusieurs journalistes qui assistaient à cette présentation “journalistico-culinaire” ont souligné les risques et les dérives d’une telle démarche basée sur la compilation des banques de données pour la protection de la vie privée des “citoyens ordinaires”. “On a vu notamment avec Wikileaks que la publication des documents contenant les noms des informateurs pouvait mettre la vie de ces personnes gravement en danger“, a réagi un participant.

Pour la journaliste, il conviendrait d’adapter ce modèle en fonction du contexte juridique dans chaque pays. “Mais nous n’utilisons que des données qui sont déjà publiques. Ensuite, les personnes ou les sociétés analysées ont toutes un rapport avec les autorités publiques (contrats, mandats publics, etc.) et, enfin, il n’est pas prévu d’autoriser l’accès public à notre banque de données, c’est un outil de travail interne à la rédaction“.

M.K.

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