Sortie de presse

L’investigation, à la traine en Europe

11 December 2012

Comment détecter la fraude économique et financière dans l’Union européenne ? Cette fraude, est-elle traquée par des journalistes ? Le public en est-il informé ? Une enquête européenne a tenté de répondre à ces questions. Elle dresse un bilan peu glorieux du journalisme d’investigation en Europe et préconise quelques pistes de réflexion. Comme améliorer la formation des journalistes.

Ambitieuse, fouillée et révélatrice d’un certain malaise du journalisme d’investigation en Europe, une étude de 294 pages (1), présentée au Parlement européen le 9 octobre 2012, avait été sollicitée à l’automne 2011. La Commission du contrôle budgétaire du Parlement souhaitait analyser les capacités du journalisme d’investigation à détecter et combattre la corruption et la fraude portant sur les fonds européens. Le rapport, rédigé par la journaliste Margo Smit, avec le soutien du Fonds Pascal Decroos, porte sur 5 ans d’activités dans les 27 pays européens. Il vient d’être diffusé et est accessible ici.

Peu d’enquêtes en Belgique

Dans sa première partie l’étude dresse un état des lieux du journalisme d’investigation dans l’Union européenne. Prenons l’exemple de la Belgique. Le bilan n’est pas glorieux. Peu de médias, tant en presse écrite qu’en radio ou télévision, accordent de l’importance à l’investigation. Les journalistes sont de plus en plus contraints à produire plus avec moins de moyens. Depuis peu, certains sites web, comme Apache.be, occupent une niche étroite dans ce domaine, mais l’étude n’y recense pour l’instant aucune enquête sur l’Europe.
A souligner, malgré tout, le rôle positif joué par la VVOJ (Vereniging van onderzoeksjournalisten – association des journalistes d’investigation) en Flandre et aux Pays-Bas, qui regroupe, forme et conseille les journalistes. Positif également le rôle joué par le Fonds Pascal Decroos et le Fonds pour le journalisme en matière de soutien à l’enquête. Mais encore une fois, peu de travaux journalistiques belges se sont centrés sur la gestion des finances européennes.
« Le nombre total de reportages [sur les finances européennes] est relativement réduit eu égard à la période considérés (5 ans dans 27 pays) », conclut l’étude qui tente une explication. Les enquêtes sont presque exclusivement axées sur les dépenses, pas les recettes, sur les personnes ou des sociétés précises, et elles sont plutôt anecdotiques (elles préfèrent, par exemple, qualifier des projets d’« idiots » plutôt que de démonter des structures frauduleuses).

Coopérer entre journalistes

Un travail plus approfondi émerge de coopérations entre journalistes (mise en commun des ressources et des compétences). « On observe un glissement vers la publication d’enquêtes sur l’UE dans les centres de journalisme d’investigation et/ou les nouveaux médias, avec recours aux nombreuses possibilités qu’Internet procure pour ajouter des données et des documents, des informations générales, du contexte et de la méthodologie ».
Ceux qui font malgré tout de l’investigation mettent en avant trois caractéristiques essentielles. 1) Priorité : si un média veut ce type de produit, il doit y consacrer du temps et des ressources ; 2) Détermination : il faut un investissement à long terme ; 3) Coopération : il est important de passer par une mise en commun des ressources et des compétences.
Pourquoi y a-t-il si peu d’investigations ? Car cela nécessite un investissement poussé, de longue durée et coûteux. Or, pour les médias, ce n’est pas une priorité, il y a un manque d’argent, les «tuyaux» se font rares, cela ne fait pas partie des politiques rédactionnelles, le média préfère centrer un article sur un protagoniste clairement identifiable, et les journalistes manquent de liberté pour enquêter à leur guise, souligne l’enquête.

Des recommandations

« Un journalisme d’investigation sérieux, qui examine de manière exhaustive tous les types de dépenses de l’UE, pourrait aider les citoyens à comprendre la valeur ajouté de la plupart de ces dépenses, dévoiler des situations cachées de malversation et de fraude, et avoir un effet préventif sur certains cas de malversation et de fraude. » Mais, en ce qui concerne les journalistes, l’étude émet aussi des recommandations : « Le niveau de professionnalisme journalistique doit être rehaussé au travers de formations ciblées, de la présentation de meilleures pratiques et de la recherche de modèles d’entreprise durables ». Par ailleurs, « les organes de l’UE devraient pouvoir jouer un rôle accru dans la stimulation, le contrôle et, si possible, l’application du pluralisme des médias, de la protection des sources et des règles d’alerte éthique, et de la liberté de la presse en général ».
Jean-Pierre Borloo

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