Kiev 2011

Un tableau de bord pour les journalistes d’investigation

14 October 2011

 Un détail insignifiant pour un lecteur à Marseille peut se transformer en un élément central d’une enquête pour un journaliste en Roumanie qui déchiffre les trafics de drogue d’une organisation criminelle internationale.
A l’aide d’un outil baptisé “Investigative Dashboard”, Paul Cristian Radu arrive à traquer les sociétés qui entretiennent des liens avec le crime organisé.

A l’été 2011, une petite dépêche du quotidien régional français La Provence relate que la police de Marseille a procédé à l’arrestation de plusieurs personnes impliquées dans un réseau de trafic de drogues entre le Brésil, la Colombie et plusieurs pays européens. Au moment de leurs arrestations, ces personnes d’origine sud-américaine étaient en possession de passeports roumains. Ce petit détail, qui est sans grand intérêt pour le lecteur de la Canebière, devient le principal sujet d’intérêt pour le journaliste roumain Paul Cristian Radu. En enquêtant sur les circuits d’argent, les sociétés “offshore”, les trafiquants de drogue, il parvient à identifier au sein de l’administration roumaine toutes les connexions qui ont facilité l’obtention de ces passeports par les trafiquants de drogues sud-américains.

Quand un journaliste décide d’enquêter sur la corruption à grande échelle, les réseaux criminels et les sociétés qui entretiennent localement des relations avec ces organisations criminelles, il doit rapidement faire face à une dure réalité : les réseaux sont de plus en plus internationaux et difficiles à déchiffrer, tandis que les organismes qui luttent contre ces milieux agissent principalement au niveau national ou sur base d’intérêts nationaux“, explique Radu.

Que cherche le plus souvent un journaliste qui enquête localement sur les intérêts internationaux d’une société ? Des documents officiels sur ses dirigeants, ses actionnaires, ses filiales, ainsi que sa clientèle. Mais comment trouver ces informations au Panama, en Roumanie ou en Grèce, par exemple, lorsqu’on ne parle pas la langue locale et qu’on ne sait pas très bien par où commencer ?

Pour faciliter le travail de recherche des journalistes d’investigation à travers le monde, Paul Radu et son équipe ont mis en place un outil baptisé “Investigative Dashboard” (un tableau de bord d’investigation), qui rassemble, en un site, l’ensemble des bases de données sur les sociétés à travers le monde.

Cas concrets

Une société belge ouvre une filiale au Liberia (ou inversement) ? L’outil permet de retrouver le document officiel d’enregistrement de la société avec les coordonnés du représentant légal au Liberia, ainsi que la composition de l’actionnariat. Vous enquêtez sur le “printemps arabe” et les avoirs financiers secrets de l’ex-président égyptien Hosni Moubarak ? L’outil dévoile les différentes sociétés contrôlées par ses deux fils sur l’île de Chypre, un paradis fiscal.

On essaye de travailler sur la standardisation de l’investigation journalistique. Le but de cet outil est de compiler, en toute légalité, des bases de données publiques sur les sociétés dans le monde et de les mettre à disposition des journalistes pour les aider dans leur travail d’enquête au niveau national ou transnational. C’est aussi un outil collaboratif puisqu’on demande à tous les reporters de nous aider à construire ces techniques d’enquête qui facilitent la recherche sur les flux financiers“, a ajouté le journaliste roumain.

Des banques de données sur les sociétés existent un peu partout dans le monde mais les journalistes qui veulent les utiliser rencontrent plusieurs difficultés (accès payant prohibitif, langues différentes, documents parfois disponibles dans un format inexploitable, etc.). Pour contourner ce problème, Paul Cristian Radu a plaidé pour que les journalistes puissent faire appel à des “civic hackers” (des pirates informatiques citoyens) qui mettront leur savoir-faire en matière de développement au service de l’enquête journalistique à des fins citoyennes (droit à l’information, recherche de la vérité…), a-t-il ajouté. “Concrètement, ils extrairaient la base de données gratuite d’un organisme (une pratique baptisée “scraping the database”) pour la reproduire dans un format qui faciliterait les recherches du journaliste. “Il faut vraiment que les journalistes aillent expliquer leur travail aux différents groupes de ‘civic hackers’ qui militent pour la transparence à travers le monde“, a-t-il estimé. “En associant le savoir-faire des développeurs et des journalistes, on pourrait vraiment faire avancer l’investigation journalistique”, a-t-il conclu.

M. K.

→ En savoir plus

Pour comprendre ce tableau de bord, des tutoriaux sont disponibles (en anglais) sur le site InvestigativeDashboard.org.

Paul Cristian Radu, qui a créé avec deux autres journalistes le Romanian Center for Investigative Journalism (RCIJ), a écrit un guide sur le traçage de l’argent sale, disponible en ligne (en anglais).

Follow the Money: A Digital Guide to Tracking Corruption (ICFJ)

International Center For Journalists (ICFJ)

 

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